Le livre, un outil de liberté ?

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samedi 11 février 2017

Les baguettes chinoises de Xinran




















Éditeur : Philippe Picquier
Parution : 23/01/2008
Traduction : Prune Cornet
Nombre de pages : 350
Genre : littérature chinoise

L'auteure : 


Née en 1958 à Pékin, Xinran est une journaliste et écrivaine chinoise. Xinran, qui est son nom de plume, peut se traduire en chinois par "volontiers" ou "de bon cœur". En raison de ses origines bourgeoises, l'auteure a énormément souffert des mesures communistes pendant son enfance. Célèbre en Chine pour son émission "Mots sur la brise nocturne" qui défendait la cause féminine, Xinran vit à Londres depuis 1997. Elle est l'auteure de six romans. Le dernier "L'enfant unique" est sorti en 2016.

Quatrième de couverture : 

"Je vais leur montrer, moi, à tous ces villageois, qui est une baguette et qui est une poutre !"

C'est ce cri qui a donné envie à Xinran d'écrire cette histoire. Celle, lumineuse, chaleureuse, émouvante, de trois sœurs qui décident de fuir leur campagne et le mépris des autres, pour chercher fortune dans la grande ville.
Sœurs Trois, Cinq et Six n'ont guère fait d'études, mais il y a une chose qu'on leur a apprise : leur mère est une ratée car elle n'a pas enfanté de fils, et elles-mêmes ne méritent qu'un numéro pour prénom. Les femmes, leur répète leur père, sont comme des baguettes : utilitaires et jetables. Les hommes, eux, sont des poutres solides qui soutiennent le toit d'une maison.
Mais quand les trois sœurs quittent leur foyer pour chercher du travail à Nankin, leurs yeux s'ouvrent sur un monde totalement nouveau ; les buildings et les livres, le trafic automobile, la liberté de mœurs et la sophistication des habitants...
Trois, Cinq et Six vont faire la preuve de leur détermination et de leurs talents, et quand l'argent va arriver au village, leur père sera bien obligé de réviser sa vision du monde.
C'est du cœur de la Chine que nous parle Xinran. De ces femmes qui luttent pour conquérir une place au soleil. De Nankin, sa ville natale, dont elle nous fait voir les vieilles douves ombragées de saules, savourer les plaisirs culinaires et la langue truculente de ses habitants. Et d'un pays, la Chine, que nous découvrons par les yeux vifs et ingénus des trois sœurs, et qui nous étonne et nous passionne car nous ne l'avions jamais vue ainsi.

Mon avis :

"Quoiqu'on fasse, il ne faut jamais s'estimer au-dessus des autres, il vaut mieux se persuader qu'ils sont tous beaucoup plus intelligents que soi, car il n'y a pas plus heureux qu'un imbécile. Inutile de courir après l'argent et de se ruiner la santé car l'injustice est partout dans le monde". Et Trois de conclure : "Voilà pourquoi mes employeurs ont appelé leur restaurant L'imbécile heureux, car savoir vivre heureux est à leurs yeux bien plus important que l'argent et le pouvoir."

Trois, jeune paysanne chinoise, s'est enfuie de son village avec la complicité de son oncle pour éviter un mariage arrangé avec le fils infirme d'un potentat local. Le père de Trois, déçu de ne pas avoir engendré de mâle, n'a jamais pris la peine de donner un prénom à ses six filles qui ont dû se contenter du numéro correspondant à leur ordre de naissance. Grâce au grand cœur de la bouillonnante Dame Tofu et à l'appui du lettré Monsieur Guan, Trois arrivée démunie à Nankin trouve rapidement un emploi à L'imbécile heureux, une modeste gargote où son talent pour présenter les légumes en de superbes compositions colorées fait merveille. Forte de son succès et des économies amassées grâce au fruit de son travail, la jeune femme revient au village un an après, la tête haute et les bras remplis de présents pour sa famille. Attendri par la prodigalité de sa fille, le père oublie vite ses rancœurs envers cette baguette (surnom donné aux filles en raison de leur peu d'utilité, en opposition aux hommes considérés comme des poutres) fugueuse et envisage même le possible départ de ses sœurs avec un œil presque serein. Se pourrait-il que lui, "l'homme aux baguettes", tant raillé en raison de son incapacité à "planter sa graine", puisse enfin relever la tête ? 
Impressionnées par le succès de leur sœur aînée, Cinq et Six vont elles aussi prendre le chemin de la grande ville, en quête d'une vie meilleure où elles pourront peut-être se faire un nom...  

En introduction de ce livre, Xinran nous dévoile que ce roman est né suite à la confession de trois jeunes chinoises sans liens de parenté, rencontrées dans le cadre d'une émission de radio et présentées dans ce livre comme trois sœurs, afin de protéger leur identité. Profondément bouleversée par leurs témoignages, l'auteure a décidé de coucher leur histoire sur papier pour que le monde et les "long nez" (les occidentaux) puissent en prendre connaissance. A travers l'histoire de ces baguettes chinoises, c'est également une Chine inédite que l'auteure nous présente. On découvre avec stupeur deux  mondes qui vivent en parallèle : une campagne gangrenée par la pauvreté, aux mœurs arriérées, brutales et presque féodales d'un côté ; la modernité et l'essor du commerce qui a gagné les grandes villes de l'autre... L'auteure nous décrit une population meurtrie par la révolution culturelle qui les obligea à renoncer à leurs valeurs traditionnelles, et qui se retrouve actuellement souvent déstabilisée par cette Chine en perpétuelle mutation surnommée "l'usine du monde". 
D'une écriture fluide, touchante et parfois non dénuée d'ironie, Xinran nous fait voyager tout en nous ouvrant les yeux sur une Chine patriarcale et corrompue, où les baguettes doivent redoubler d'efforts pour se faire accepter et montrer qu'elles peuvent égaler les poutres !



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